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Tout en évoluant dans les rues plus éclairées et plus fréquentées de Londres, je commence à me détendre. La brise elle-même se met à souffler un peu moins fort, comme pour me signaler que le danger est désormais écarté, du moins, temporairement. Mes muscles se relâchent, mes sens cessent de scanner les alentours, et mon pas se fait moins pressant. Je sens que ma sauveuse, à mes côtés, est en train de vivre la même chose. Son rythme cardiaque se calme : si d'autres créatures maléfiques attendent, tapies dans l'obscurité, elle ne nous attaqueraient jamais sur une artère aussi populaire de la ville, devant de nombreux témoins potentiels. Le fait que Londres soit un lieu dynamique et hautement touristique quelle que soit la période de l'année a du bon, au final.
Mon échange avec Allison prend un nouveau tournant lorsqu'elle pose sa main sur mon bras, m'invitant à ralentir encore un peu. Je tourne mon visage vers elle, un air inquisiteur étirant mes traits. Elle semble presque mal à l'aise, voire légèrement perdue. Elle évoque quelque chose d'étrange, même aux yeux d'une personne ayant toujours vécu au plus près du surnaturel. Je ne sais pas vraiment quoi en penser mais je n'ai pas l'occasion de trop réfléchir : Allison m'informe qu'elle est morte il y a cinq ans, qu'elle est revenue à la vie sans comprendre ni pourquoi ni comment, et que son père, manifestement dans la confidence, n'a pas su lui donner la moindre réponse.
« J'avoue que je ne m'attendais pas à ça, » je souffle avec une grimace contrite. « Je n'ose pas imaginer ce que tu as dû traverser. »
Je ne peux toutefois m'empêcher de me dire que l'histoire d'Allison fait écho à la mienne sur certains points. Certes, je ne suis pas brusquement revenue d'entre les morts, mais le choc n'en est pas moins resté immense quand j'ai repris forme humaine après une longue errance en forêt, sans aucune véritable notion du temps. En apprenant qu'il s'était passé cinq ans, j'ai failli m'évanouir. J'étais loin d'imaginer ça, et j'ai, d'ailleurs, encore beaucoup de mal à l'accepter.
En tous les cas, malgré ma nature de loup-garou, et malgré ce que ma mère m'a enseigné sur les êtres tels que les onis, les vampires, les banshees et tous les autres, je suis incapable de lui ouvrir un semblant de piste. En toute logique, même les sorciers les plus puissants ne peuvent pas ramener une personne à la vie. C'est contraire à toutes les règles, et surtout aux plus élémentaires d'entre elles. Ainsi, impuissante face à ce mystère, je décide de me concentrer sur le positif.
« Ton père a dû être si heureux de te retrouver, » je m'exclame, plus enjouée.
Je crois qu'on a définitivement bien besoin de décompresser autour d'un verre. Allison a fait un très grand pas vers moi en s'ouvrant sur son histoire, et je compte lui rendre la politesse : une fois qu'on sera toutes les deux installées, ce sera à mon tour de m'ouvrir à elle. De lui donner un peu de ma confiance.
On entre dans le premier pub que l'on croise. Sans forcément être bondé, il accueille un certain nombre de clients nocturnes. Ce sera parfait. Je m'installe face à Allison et m'octroie une poignée de secondes sur mon téléphone afin de rassurer Stiles. Le serveur arrive à notre table - plus je l'observe et plus je suis convaincue qu'il fait du rugby sur son temps libre - et nous réclame nos papiers d'identité. Sans cela, pas de Guinness.
En toute franchise, je me fiche de boire une bière ou autre chose. Je ne suis pas venue ici pour m'enivrer. Pourtant, au lieu de lâcher l'affaire et de me reporter sur une boisson sans alcool, quelque chose en moi craque face à la demande du serveur. Je ne supporte soudain pas l'idée d'être prise pour une gamine qui oserait défier la loi. Je mens ouvertement, avec l'espoir qu'Allison valide mes arguments. Avec sa révélation de tout à l'heure, dans la rue, j'ai peur qu'elle n'ait aucun papier sur elle. D'un autre côté, puisqu'elle semble nouvellement débarquée à Londres, elle a forcément au moins un document officiel, ou elle n'aurait pas été en mesure de voyager. J'ai bon espoir, et cet espoir paie : Allison montre le Graal au serveur qui hoche la tête, satisfait.
Quant à moi, j'ai l'impression de mon monde vient à nouveau de s'écrouler. Mon cœur s'arrête à la seconde où j'aperçois le nom de famille d'Allison, juste avant qu'elle ne range ses papiers. Non, c'est impossible. Et pourtant, ça ne peut pas être une coïncidence. Ce serait trop gros. Je dois me rendre à l'évidence : Allison a parfaitement compris, en intervenant face au vampire, qui j'étais. Et elle a décidé d'endormir ma vigilance pour mieux me tuer au moment le plus opportun. Elle n'est pas une future amie potentielle. Elle est une adversaire qui se cache. Ma némésis. N'est-ce pas ce que sont nos deux familles depuis la nuit des temps : de redoutables ennemis ?
Argent. Allison Argent. Son nom vrille dans ma tête, il tourne dans tous les sens alors que, de l'extérieur, je conserve une expression aussi neutre que possible dans de telles circonstances. La voix de ma vis-à-vis s'élève à nouveau dans l'air, par-dessus le brouhaha des autres clients autour de nous : elle veut me parler de son héritage familial. Sous la table, mon poing se crispe. J'essaie de faire le vide, de me concentrer sur ses mots et son rythme cardiaque. Elle évoque son grand-père, sa tante, sa rencontre avec Scott, le mensonge de ses parents et de leur véritable métier. Elle a l'air gênée, honteuse de ce que ses proches ont perpétré.
Elle fait une pause, reprenant contenance, et j'en profite pour faire un point rapide. Soit elle est très douée pour raconter des salades sans que ça ne se sente, même pour un loup-garou, soit elle est sincère. Car son coeur est resté normal tout au long de son récit. Je ne sais plus quoi penser. Une part de moi a envie de la croire. La seconde veut me faire prendre mes jambes à mon cou, oublier cette rencontre, et retrouver la protection de ceux qui ont choisi de m'aider. Scott, Stiles, Lydia, et les autres.
Scott, Stiles, Lydia. Ces mêmes prénoms sortent de la bouche d'Allison, qui vient de reprendre ses explications. Estomaquée, je fais enfin le rapprochement. Un nom me revient soudain : le lieu qu'elle a mentionné tout à l'heure. Le soir où j'ai rencontré Stiles, quand on a discuté dans la voiture, il m'a dit que lui et ses amis venaient d'une petite ville de Californie, aux États-Unis. La même ville qu'Allison. Beacon Hills. Ce n'est pas une coïncidence : il n'y a qu'un seul Scott. Le groupe qu'elle recherche avec tant d'ardeur ? Je sais exactement qui ils sont, et où les trouver.
« Tu essais de me faire croire que… »
Je me coupe dans ma phrase lorsque le serveur revient, les deux Guinness sur son plateau. Il les dépose devant chacune de nous, laisse la note au centre de la table et repart aussi vite. Au lieu de reprendre, je garde un instant le silence et secoue la tête. J'ai beau avoir envie de lui déverser ma haine des Argent en pleine figure, je dois admettre que ce qu'elle dit fait sens. Ou plutôt, que sa duplicité n'en aurait aucun. Par conséquent, je décide de lui laisser le bénéfice du doute, tout en gardant une certaine prudence. Hors de question que je lui révèle quoi que ce soit sur Scott McCall tant que je ne serais pas certaine qu'il ne s'agit pas d'une ruse pour atteindre et tuer l'Alpha. Après tout, qui me dit qu'elle est vraiment de Beacon Hills ? Qu'elle était leur alliée ?
« Mes origines sont aussi Françaises. » Je ne la lâche pas du regard. Je veux voir sa réaction en lui racontant mon histoire, et en lui révélant combien elle est liée à la sienne. « Mes ancêtres ont été décimés par les Argent. L'unique survivante de cette attaque a choisi de s'exiler en Angleterre pour sauver ses deux enfants, et éviter qu'ils ne connaissent le même sort. Elle a tout abandonné. Nos terres, notre héritage. Jusqu'à notre nom de famille : Louvel. »
Lou(p)vel. Les loups-garous originels. Une référence à notre nature inscrite dans notre patronyme qui, au même titre que les Argent, en créant le principe des chasseurs du surnaturel, ont donné vie à une légende : celle qui veut que les balles en argent soient mortelles pour nous. Je ne sais pas si Allison a déjà entendu parler des Louvel. Ce qu'elle sait ou non de l'Histoire avec un grand H de sa famille. Mais que ce soit le cas ou non, je n'en ai pas terminé.
« Les Argent ont pris les armes pour assassiner les Louvel, » j'ajoute, non sans une certaine colère sous-jacente. « Avant ta famille, il n'y avait pas de chasseurs. Et avant la mienne, il n'y avait pas de loups-garous. » Je pousse un soupir. « La réalité, c'est que toi et moi, Allison, nous sommes ennemies. Des ennemies ancestrales. »
Un lien de plusieurs siècles nous lie. Un lien qui nous dépasse, marqué par la douleur, le sang et la mort. Je ne suis pas certaine que notre bonne volonté suffise à le changer. Si tant est qu'Allison ne m'ait pas menti sur ses intentions. Comment le savoir ? Comment en avoir la certitude, et balayer les doutes qui m'assaillent à son sujet ?
« J'ai perdu tous mes proches, il y a cinq ans. Une attaque de chasseurs. Et je sais que les Argent, du moins certains d'entre eux, nous ont retrouvés et sont derrière cette attaque. » J'en suis convaincue. Car qui d'autre aurait osé s'octroyer le droit de décimer ce qu'il restait des loups-garous originels ? « Je n'ai plus de meute, plus de famille. Je n'ai plus rien. »
Plus rien qu'une indicible douleur, qu'Allison saura sans aucun doute lire au fond de mes yeux désormais humides. Je me sens soudain fatiguée. Lasse à l'extrême. Et les sombres pensées qui m'ont traversé l'esprit alors que le vampire était sur le point de planter ses canines dans mon cou, tout à l'heure, reviennent me hanter avec une force monumentale.
« Écoute-moi bien. » Mes iris plantés dans les siens, mon ton se fait plus ferme. « Si tu m'as menti pour baisser ma garde et me tuer, si tu attends juste le bon moment pour me prendre par surprise et en finir, alors ne perdons pas de temps et allons-y. On s'en va d'ici, tu fais ce que tu as à faire et tu rentres chez toi. Je n'opposerai aucune résistance. Tu pourras dire à ton père que tu as tué la dernière Louvel, et lire la fierté dans son regard. »
Ce n'est presque qu'un murmure lorsque je conclus, la voix brisée mais toujours déterminée.
« Et moi, je pourrais enfin retrouver ma famille. »
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